L'Actualité juridique - Juillet 2019

Sommaire

  • L'édito
  • Les actualités
  • Les commentaires
  • Ont participé à ce numéro

L'édito

Envies de vacances

Pouvoir partir en vacances… Les gilets jaunes qui se sont fanés à l’arrivée des beaux jours l’ont revendiqué. Et des sans-gilets s’en sont étonnés, voire offusqués. Quoi ? Partir en vacances ? Mais n’y a-t-il pas plus important ? Cette réaction parfois entendue est significative des difficultés d’une partie d’entre nous à comprendre les attentes du mouvement - très hétérogène il est vrai - qui occupe nos fins de semaines depuis plusieurs mois. Elle montre qu’un caractère fantaisiste ou très exotique - sans mauvais jeu de mot - a pu être prêté à certaines des revendications formulées. Elle traduit aussi la grande incompréhension que la vague jaune a suscitée, surtout quand elle a duré et que les demandes se sont multipliées et, de façon plus grave, témoigne d’une rupture inquiétante dans notre société : ceux qui peuvent facilement vaquer ont tellement banalisé leur liberté de le faire qu’ils ne sont pas capables d’entendre que d’autres en fassent un symbole.

La demande des gilets jaunes est en effet forte de sens car, au-delà de l’image futile qu’elle peut renvoyer, elle exprime une attente profonde, celle de pouvoir faire si ce n’est comme tout le monde, tout au moins comme le plus grand nombre. Elle dénote l’envie de correspondre à un standard, si ne n’est pour soi-même au moins pour les siens, pour ses enfants qui n’ont jamais vu la mer ou la ville d’à côté alors qu’ils en sont si près. Parce que oui, de façon générale, les gens qui travaillent peuvent aller voir ailleurs et faire découvrir à ceux qu’ils aiment d’autres horizons. Ce souhait pourra bien être ramené, cyniquement ou négativement, à une aspiration à la consommation, mais comment s’en étonner puisque notre société, que l’on s’en désole ou non, est bien une société de consommation ! Et quand bien même il le serait, ce souhait ne peut être réduit de la sorte car vouloir partir en vacances relève aussi du besoin. Besoin de rompre avec le quotidien, de quitter son environnement, de changer d’air. Besoin de se prouver ou de prouver aux autres qu’on peut le faire car ceux qui travaillent partent en vacances, plus ou moins longtemps, plus ou moins loin et quand ils ne le font pas, c’est qu’ils le choisissent. Utilité aussi pour notre société et le vivre-ensemble car partir en vacances favorise la prise de distance, la découverte, l’apprentissage, la connaissance de l’autre. L’inconnu devient familier et, sans qu’il soit seulement question de frontières, l’étranger devient moins étrange.

Alors, si prendre des vacances est un droit du travailleur depuis que la loi a installé les congés payés en 1936 et que la Constitution a consacré le droit au repos et aux loisirs en 1946, partir en vacances ne devrait-il pas l’être aussi ? La question, difficile, renvoie plus largement à la fonction du revenu du travail, qu’il se nomme ou non salaire, et aux voies qu’il faut ouvrir pour que ceux qui travaillent aient, bien plus que des moyens de subsistance, des moyens d’existence. Aussi, ce que l’on doit entendre derrière cette demande de départ, c’est l’espérance d’une vie digne, la volonté de ne pas vivre seulement pour travailler mais de travailler pour vivre, pour exister, pour pouvoir satisfaire certaines de ses aspirations même s’il ne s’agit pas vraiment, au fond, de partir en vacances.

Maryse Badel

Les actualités

Les commentaires

Ont participé à ce numéro

Maryse Badel

Florence Maury

Jérôme Porta

Monique Ribeyrol

Mise à jour le 10/07/2019